Textes

À la recherche du chaînon manquant. Les petites histoires d’Élodie Wysocki

Auteur : Marion Zilio -  Année : 2015

« À tous les niveaux de civilisations, depuis les temps les plus reculés, l’une des préoccupations fondamentales de l’homme a été la recherche de ses origines. »

André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole

Archéologue, archiviste, Élodie Wysocki est aussi à sa manière une naturaliste qui entame un étonnant dialogue avec les cycles de la vie : de l’échelle humaine, dans le temps court d’une mémoire individuelle, à celle des hominidés, dans le temps long d’une mémoire transgénétique.

Dans son travail, il est question de portraits de famille qui semblent pourtant demeurer de parfaits inconnus, de chimères, de fantômes, de memento mori ou de fossiles. De toutes ces petites choses qui gardent la trace d’un passé, d’une empreinte ou d’un vécu, mais dont l’héritage reste lacunaire, percé par le trou de l’oubli ; comme ces visages à la trame perforée, irradiant de milliers de points lumineux, tel l’apparition d’un lointain, si proche soit-il.

S’attachant au fameux « chaînon manquant », Élodie traverse les méandres et les légendes de la saga darwinienne, et propose une vision de la vie qui s’oppose à sa division et la constitue comme sens et expérience sensible. Si sa démarche emprunte aux sciences naturelles ou à la nostalgie des archives, l’artiste se garde de tomber dans le réductionnisme taxinomique. Loin d’elle la volonté de trier, classer, organiser la vie ou le vivant dans un tableau synoptique. Bien davantage, Élodie déploie l’éventail des possibilités, déroule les inventaires, multiplie les collections afin d’y glisser des formes transitionnelles à l’apparence à la fois artificielle et naturelle, à mi-chemin entre l’homme et l’animal, l’animé et l’inanimé, la vie et la mort.

Les Darwinettes en sont des fictions provisoires ; elles incarnent cet élément imaginaire et « entre-deux », mis en scène sur des socles d’autopsie ou des présentoirs de cabinets de curiosité. Moulé au plâtre, à même le corps (le sien ou celui d’enfants), l’artiste recouvre ensuite les enveloppes de résine d’une fourrure synthétique. Devenues peluches, ces Darwinettes – figées dans le sommeil éternel des momies et de leurs poses si révélatrices des rites d’une époque –, affirment, tout en le niant, le mythe d’une forme intermédiaire, entre l’homme et les grands singes : une créature au féminin que la science, érigée par les valeurs mâles, n’a malgré toute sa fantaisie, jamais osé concevoir. Les Darwinettes, qui ont tout du vrai comme du faux, troublent par le calme et la sérénité qui s’en dégagent. Comme endormies, privées d’orifices, elles signalent leur impossibilité d’exister et la féérie qui accompagne le spectacle de la vie et de la mort.

Au centre de son œuvre, le corps, donc, pris dans une tension entre bios et zoé, entre la vie sociale et la vie biologique. Un corps rendu d’autant plus présent par son absence ou son effacement progressif, ses mutations vers celui, augmenté, des bodybuilders, ou sa lente désintégration par les insectes nécrophages – à l’image de Diptera, la mouche de néon, faisant partie de la première escouade appelée par les bactéries libérées par le corps mort. Vanité contre vanité, Élodie renverse avec une douce ironie la peur et les croyances de l’homme face à sa finitude. Faisant sienne la maxime « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » attribuée à Lavoisier, l’artiste travaille le cycle continu de la vie dans l’au-delà d’une fascination pour le corps.

Parce que le cycle de la vie va bien au-delà de la mort et se prolonge dans les rites, les totems et les tabous, Élodie Wisocki entame une série de portraits post-mortem, de visages mortuaires, de Madone avec leur nouveau-né mort dans les bras, de Cannibales, persuadés de perpétuer le cycle des réincarnations.

L’univers d’Élodie trouve toujours sa justesse à travers la manière dont elle traite ses sujets : lenteur de l’aiguille qui perce les visages de milliers de trous ; automatisme de la machine américaine qui brode des corps patiemment exercés et gonflés de protéines sur des toiles de coton vieillies. Répétition des gestes jusqu’à l’usure, jusqu’au point de non retour. Dans les memento mori, les crânes sont modélisés en mousse de canapé et recouverts de tissu monogrammé, comme pour leur assigner un dernier cérémonial, de sorte que ce n’est pas tant la forme que la dynamique spécifique du mouvement créateur qui semble se prolonger ici. Un peu comme la vie, dont Georges Canguilhem rappelait qu’elle s’envisage tout autant dans ses vicissitudes et ses échecs, que ses transgressions spontanées. La vie, chez Élodie Wysocki , s’entend comme pure matière fluente ne connaissant ni distinction ni frontière entre les genres, les espèces, les sujets ou les substances, toujours prise dans une tension entre trajectoire linéaire et indétermination vitale, contingence et nécessité, apparition et disparition.

 

Archaïque

Auteur : Geoffrey Sol -  Année : 2015

Archaïsme c’est ce dont il sera question ici. Mais un archaïsme en lien avec la quête de l’origine qui doit passer par la fouille, engager durablement le corps pour parvenir à découvrir nos fondements.

Elodie Wysocki initie un parcours sur ce point d’ancrage qu’est l’instant premier, ce déroutant passage de l’animal à l’homme. Elle nous demande, par l’intermédiaire de sa création, d’opérer une recherche archéologique, nous incite à aller toujours plus loin dans cette série d’excavation et de l’enrichir d’analyses, de suppositions qui alors invitent à penser notre rapport aux traces de l’histoire et de notre évolution.

L’origine de l’œuvre est également scrutée. D’où vient-elle ? Son travail se joue de l’illusion de la stagnation, il aime à déranger les limites, s’orne du floue qu’il instaure. C’est le regard même qui est interrogé. Constamment l’on oscille entre apparition et disparition. C’est un espace fantomatique, insaisissable auquel il faut pourtant faire face. Le sens du toucher est continuellement parasité au profit de la vue, qui n’est alors pas cette vision immédiate mais celle d’une perception latente, en devenir, un trouble inaccessible dont l’œuvre stimule l’expansion.

Comment sommes nous touchés par son œuvre, comment nous touche-t-elle ? Nous sommes confrontés à quelque chose d’ambiguë, à la fois à venir et profusément disparaissant.

 

STRUGGLE FOR LIFE

Auteur : Clare Mary Puyfoulhoux -  Année : 2014

Le nom du noème de la photographie sera donc : “Caaete” (…) cela que je vois s’est trouve la, dans ce lieu qui s’étend entre l’infini et le sujet (operator ou spectator); il a ete la, et cependant tout de suite sépare ; il a été absolument, irrécusablement présent, et cependant déjà diffère.

Roland Barthes, La chambre claire, 1980.

Qu’il s’agisse de portraits d’inconnus depuis longtemps disparus, transformes en échos fantomatiques et lumineux a coup d’aiguilles sur papier fin ou de créatures étranges et pourtant familières, la rencontre a laquelle ces œuvres nous invitent est a la fois historique, fantastique et sensible. Les théories de l’évolution auxquelles les Darwinettes font référence émergent a peu près a l’époque où la toute jeune technique de la photographie vient répondre aux problématiques des sciences : il faut mesurer, documenter, archiver, enregistrer la vérité. S’appuyer sur le tangible. Remplacer un acte de foi (religieux) par un autre (scientifique), défier la mort. Pour autant, il serait réducteur de se contenter de ces bases pour appréhender les travaux a la fois tendres et percutants d’Elodie Wysocki. Il y a, en effet, dans sa démarche une part d’émerveillement : découvrir, dans des archives municipales, des portraits photo de la meilleure ménagère du village, pris, chaque année, par le même photographe, maire dudit village. Observer les visages. Imaginer les histoires. Se confronter a l’autre. Tenter de percer (littéralement) un secret, offrir un nouvel éclairage. Quitter l’émerveillement pour entrer dans la production, le partage. Ainsi, dans la série « Le panier de la ménagère », l’opération est elle une sorte de glissement d’un sens singulier, quasi inaccessible (qu’il s’agisse de la pensée du sujet photographie ou de la fierté du maire, photographe, chef d’orchestre du concours des ménagères) a un sens autre qu’il faudrait relier au punctum barthesien : la où ces images nous touchent.

« Les Darwinettes » semblent appartenir a un autre monde. Leur aspect est a la fois reconnaissable : une forme humaine et désarçonnante : pilosité extrême, aucun organe, orifice, signe distinctif visible. Cependant, le travail et la vie même, plus encore que la théorie, lient ces œuvres – parce qu’il est question de temps et de finalité : le fugace cliche qui saisit l’instant au moment où il meurt, la chaîne fantasmée d’une évolution qui transmettrait de gène en gène un patrimoine plus fort que la mort elle même… la patience d’un geste méticuleux, la naissance d’une forme, le parcours d’une aiguille.

L’œuvre d’Elodie Wysocki serait ainsi a considérer comme une conversation, un univers rempli de questions, de constats, de ressentis auxquels le public viendrait se confronter avec poésie.

 

UN RAYONNEMENT INTÉRIEUR

Auteur : Geoffrey Sol -  Année : 2013

Avec Memento Mori #2 (Souviens toi que tu vas mourir), Elodie Wysocki nous donne à observer un ossuaire où se mêlent différents crânes, un entrelacs entre passé et présent.

Même si l’inscription de la Vanité y est marquée, c’est avant tout par le prisme de sa matérialité que l’œuvre ici se dévoile. Ce sont des moulures en paraffine. Et bien que la substance soit identifiable le doute visuel s’installe. Qui n’a jamais ressenti la malléabilité de la cire sous la chaleur de ses doigts. Etranges sensations que de concevoir la fragilité dans la préhension même d’un objet. C’est sentir sa propre capacité de destruction mais également la disparition inscrite dans le cœur de l’objet.

Habituellement le crâne impose sa temporalité, ici la paraffine le maintient entre inscription et fugacité, entre un temps fixe, donner à voir et un temps dissout, celui d’une dispersion envisageable.

Sa matière l’inscrit comme objet à voir et non comme objet à toucher. Nous sommes en quelque sorte face à des spectres incarnés, des traces jouant entre le visible et l’invisible. Qu’est-ce qu’on me donne à voir ? Une matière animale, végétale, minérale, simple construction humaine ou éléments bruts offerts…

L’œuvre en contraignant le toucher, y édifie le doute, l’inquiétude et la frustration. C’est son aspect diaphane qui exerce cette incapacité à stabiliser le tangible. Cette transparence atténuée laisse passer à travers les crânes les rayons lumineux. Œuvre diaphane, voici ce qui l’assemble. Prise dans cette corrélation entre opacité et limpidité, elle est révélée par son inconsistance. Cette œuvre émerge de son jeu avec la lumière. Ce n’est pas un ricochet sur une surface, la boite crânienne n’est pas ici qu’un jeu réflexif, en miroir, pas un simple retour de ma pensée.Classiquement le crâne est l’acte de cette pensée par rebondissement. J’interroge le siège de la pensée qui me renvoie mes propres questionnements.

Ici la lumière s’infiltre, passe à travers. Elle se concentre dans le crâne et diffuse par illumination son intériorité. Par son opacité d’une part la matière recueille la luminosité pour ensuite la faire jaillir par sa transparence. Le crâne n’y est pas simple surface réflexive, il est le réceptacle d’une pensée intérieure donnée, distribuée, offerte. C’est une pensée intrusive, à travers, qui diffuse ce dont elle est constituée. Ces crânes de paraffines englobent la luminosité en eux, s’en laissent pénétrer, s’accaparent ce qui les entoure, et de leur instabilité en font une pensée rayonnante. Historiquement, dans la Vanité, le crâne peut être considéré comme un point fixe, instant d’éternité, l’invariable.

Avec Memento Mori #2 que le ciel soit couvert ou ensoleillé, que la nuit s’installe ou que le jour se lève ces crânes sont capables de tout ingérer. Le temps y passe, interagit avec l’œuvre. Elle le contient pour être modifiée. C’est une œuvre en décomposition, éphémère, qui subit le poids du temps qui passe, qui porte en elle sa fin, comme de la glace elle est dissoute par le passage du temps.

Elle est pleine d’un effacement, d’un jeu de transparence. Instruite sur son absence.

 

LE CORPS ET LA MATIERE

Auteur : Clare Mary Puyfoulhoux -  Année : 2012

C’est l’histoire de la chair, de ce qui reste. Des peaux vidées qui se réveillent sur ce qui hier encore était un champ de bataille. On imagine aisément une mise en scène accompagnée de fumée. C’est qu’Elodie Wysocki observe les ravages que produit la vie. Elle les traduit.

« Mon travail pose la question du corps, le nôtre, celui des autres et le corps comme matière. Autour de cet axe central, je développe les notions d’identité, d’individualité et de temporalité. Ce qui m’intéresse c’est autant le “je” que le “nous”. On trouve d’ailleurs de nombreux allers-retours de l’un à l’autre, de l’un au tous, et son contraire. »¹

¹Préface de l’artiste

Le geste est pointilleux, l’artiste travaille le détail. À l’image de l’archéologue qui, lorsqu’il excave les restes momifiés de nos ancêtres, doit s’attacher à lire dans les nervures de la terre l’histoire de ce corps qui n’en est plus un, Elodie Wysocki travaille dans les plis du réel, à la recherche d’une vérité qu’elle pourrait faire sienne. Ses créations questionnent ce corps qui est à la fois immuable (il est notre entité) et insaisissable (il change à chaque instant) – en évolution constante, cellule par cellule, jusqu’à n’être plus qu’un squelette: son état le plus figé. Et, quand Elodie Wysocki s’empare de ce sujet, elle le traite avec toute la sensibilité nécessaire à son évocation: amas de crânes en paraffine et tissus sur bois. Ses sculptures-accumulations ont la douceur du souvenir. On parle ici bien évidemment des grands charniers de l’Histoire Universelle mais aussi, et peut être même plus, de ceux de nos histoires personnelles. C’est qu’il est question de nostalgie, de ce sentiment doux-amer qui nous accompagne après la perte de nos proches et après l’autre mort, la plus petite, celle de l’instant à deux. Il s’agit de constater, dans tous les cas, notre condition d’êtres éphémères, sans prise aucune sur le passage du temps.

Pour rendre compte de cette emprise du temps, elle fait durer son geste, de façon à rendre compte de ces mutations. Le geste de la broderie, par exemple, appartient pleinement à cette démarche: il s’agit de faire émerger, au fur et à mesure, un objet dont la valeur première est celle de la patience de son créateur.

 » Je m’intéresse beaucoup à la broderie, elle me permet d’inscrire dans mes images une temporalité: elle rend le temps visible. Ce travail interroge d’ailleurs la notion de temps. D’un coté il y a le temps du sportif; répétitif, laborieux, physique, et de l’autre mon temps de brodeuse; tout aussi répétitif, méthodique et obsessionnel. Dans notre société les corps doivent être magnifiés, totalement maitrisés, soumis, et ne doivent en aucun cas porter les marques du temps qui passe. Les corps des bodybuildeurs sont travaillés à l’extrême, ils sont poussés au delà de l’humain, devenus presque mutants par les gestes faits et refaits, ils restent pourtant et malgrès tout, des corps programmés pour se dégrader. »

Figurer le corps, le questionner jusqu’à le faire disparaître, interroger l’ensemble du vivant – la quête de l’artiste n’a pas de fin. Il s’agit toujours d’interpeller le regardeur, de le faire réagir et de l’inclure dans un univers en marge, celui où l’on se souvient et où l’on prend conscience de notre nature éminemment charnelle.

 

TRAVERSER L’IMAGE- À TRAVERS L’IMAGE

Auteur : Geoffrey Sol -  Année : 2012

Comme éclairées à la bougie, on observe cette série de portraits.
Ceux-ci sont réalisés sur du papier Canson disposés sur des caissons lumineux. Ce qui intervient en premier c’est le jeu de l’identification, qui va du « qui sont-ils ? » à « il ne se ressemblerait pas à… ?».

Ce sont des dessins sur des feuilles épaisses transpercées à l’aiguille. Ce n’est pas un dessin en surface mais en profondeur. L’artiste, pour révéler, a préféré trouer que tracer. Elle a essayé de se frayer un chemin, de percer à jour, de laisser se manifester certains souvenirs. L’image pour apparaître se trouve criblée, perforée comme si l’artiste avait besoin d’entrouvrir, telle une plaie, cette feuille pour que la figure soit divulguée. Ce sont des percées qui répandent, se dispersent, et permettent à la lumière de s’échapper. S’en dégage alors une lueur rayonnante comme un matin d’hiver. Tous n’est que blancheur, strates, écumes cachées dans un brouillard. L’onde lumineuse s’y déplace et s’installe en nous. On laisse paraître, apparaître une image diffuse et non agressive de visages. Ils sont comme des icônes byzantines éclairées en eux-mêmes . C’est également un travail du temps qui s’exprime, à la fois dans l’exécution et dans la réception.

Elodie Wysocki à l’aide d’une pointe, pique inlassablement le papier. C’est un travail du corps, quasi méditatif. A chaque percée l’aiguille rencontre le pouce de l’artiste, il lui indique, tel un métronome le passage du temps qui s’inscrit en elle. Chaque fente perçue comme une prière constante. Un procédé qui laisse l’image apparaître en soi et dans le temps.

Ces portraits sont des creux d’ombres inversées, des phantasmes aveuglants, émanations perdues et désincarnées. Y intervient cette instabilité de l’image, répercussion troublante pour le spectateur. C’est une image qu’on ne peut garder, fixer en soi, une déstabilisation du regard, une désimprégnation rétinienne. Une figure flottante, aux bords flous, dématérialisés. C’est l’image d’un rêve, d’un souvenir qui, bien que présent, fuit. C’est être face à la construction d’un souvenir, à quelque chose qui nous échappe. Elle s’imprime bien au-delà de sa simple surface de papier, elle vient se loger en nous. C’est composer l’image d’un flottement, un instant insaisissable. Elle s’imprègne comme un souvenir, une remembrance déstabilisante, un transfert mémoriel.

C’est l’image d’un oubli : un oubli sans ombre (1)

(1) Paul Eluard, Au Premier Mot Limpide, in Le Livre Ouvert, 1938-1944, NRF, Poésie/Gallimard, Saint Amand, 2003, p.70